- Étudier les controverses
- Qu’appelons-nous controverse sociotechnique ?
- Pourquoi étudier les controverses ?
- Réaliser une étude de cas
- Prise de position
- Comment étudier les controverses ?
- Les différentes approches de la controverse
1. Étudier les controverses
Le cours “Description de controverses” a pour objectif de sensibiliser les élèves-ingénieurs des mines à l’évolution de leur contexte professionnel et civique. Il s’agit de les introduire à l’univers incertain de la recherche scientifique et technique en procédant à la description d’un objet : la controverse sociotechnique.
Les ingénieurs ont à manier une science et une technique en situation d’incertitude, dans un monde aux responsabilités redistribuées. Outre leur compétence de généraliste, il sera de plus en plus fait appel à leur capacité d’analyse des situations de vive controverse (risque technologique, incertitude scientifique, multiplicité des scénarios possibles, conflit de valeur morale ou politique) pour lesquelles il n’existe pas de modélisation assurée mais qui impliqueront pourtant des décisions à chaud. C’est l’ambition de ce cours que de contribuer à aider les ingénieurs à relever les défis de demain.
2. Qu’appelons-nous controverse sociotechnique ?
Nous appelons controverse sociotechnique un débat qui engage des connaissances scientifiques ou techniques non stabilisées et qui conduit à des affaires embrouillées, mêlant des considérations juridiques, morales, économiques et sociales.
Il s’agit donc d’une situation où les incertitudes usuelles du social, de la politique, de la morale se trouvent compliquées par l’instabilité des connaissances scientifiques ou techniques et l’absence de « faits indiscutables ». Si ces controverses ne sont pas limitées au cercle étroit des spécialistes et qu’elles doivent trouver des échos dans l’espace public, elles supposent pourtant toujours des débats autour des connaissances d’ordre scientifique.
Les débats autour des organismes génétiquement modifiés en fournissent un exemple topique. Mais cela peut aussi bien concerner des objets aussi divers qu’un programme de dépistage de cancer, une campagne de vaccination, la durée de cotisation pour les retraites, la neuroéconomie, l’ouverture à la concurrence des marchés de l’énergie, la fracturation hydraulique pour l’extraction du gaz de schiste ou les rythmes scolaires…
Les sujets qui sont proposés aux élèves présentent les caractéristiques suivantes : une controverse en cours, portant sur un sujet ciblé (par exemple : pas « les OGM » mais « les problèmes soulevés par l’autorisation de culture d’une pomme de terre transgénique qui suscite une controverse dans une période et sur un territoire précis »), impliquant une diversité de protagonistes (scientifiques, experts, juristes, institutionnels, parlementaires, associations, etc.), pour laquelle sont disponibles diverses sources d’information (presse généraliste, presse scientifique, presse professionnelle, forums de discussion, blogs, sites web, rapports parlementaires, etc.).
3. Pourquoi étudier les controverses ?
4. Réaliser une étude de cas
Dans le cadre du cours « Description de controverses », l’étude de controverse consiste en une étude de cas. Un groupe d’élèves suit une controverse en temps réel, pour en découvrir la complexité, la singularité. L’encadrement est assuré par une équipe de sociologues spécialisés dans l’analyse des sciences et des techniques, qui accompagnent les élèves dans le développement d’un point de vue empirique pragmatique et argumenté. Il s’agit de « cartographier » la controverse c’est-à-dire d’apprendre à repérer les acteurs, les enjeux, les nœuds, les issues ; et aussi d’identifier les différents arguments, leur registre, leur lien avec les différents acteurs impliqués. Car la situation de controverse est loin de se résumer à une opposition binaire « pour ou contre un projet ». En réalité, le problème qui semble global est éclaté en de multiples points de débat, autant de mini controverses dans la controverse. Les différents acteurs peuvent se rencontrer sur certains points précis mais diverger sur d’autres, l’ensemble des convergences et divergences évoluant dans le temps.
L’exercice proposé aux élèves suppose d’éviter les stéréotypes et les idées reçues (sur l’irrationalité des profanes, sur la mainmise des intérêts partisans, etc.), d’adopter une attitude d’écoute compréhensive, d’ouverture curieuse et de prêter attention aux détails des arguments, des histoires, des positions. Il ne s’agit pas de prendre parti mais d’être objectif, dans le sens où les analyses produites s’appuient empiriquement sur des matériaux d’enquête. Ceci implique d’être à l’écoute des diverses voix qui s’expriment dans la controverse : porter attention aux diverses positions, en les prenant toutes en compte sans a priori et en en examinant le poids. Un tel positionnement n’interdit nullement aux élèves de se former leur propre opinion et de proposer, au terme de leur analyse une perspective critique. Ils peuvent éventuellement formuler en conclusion de leur analyse, leurs critiques, leurs préconisations, les scénarios envisageables.
5. Prise de position des auteurs
Si l’affirmation d’une position personnelle (ou propre au groupe) n’est pas l’objectif central de l’exercice de description de controverse, les élèves peuvent néanmoins exprimer leur point de vue critique sur le problème qu’ils ont étudié ou esquisser une analyse prospective en faisant des spéculations sur les déroulements possibles. L’essentiel est que la position des élèves soit explicitement identifiée comme telle et disjointe de l’analyse de controverse elle-même. Les élèves peuvent par exemple établir des scénarios des futurs possibles, faire des propositions sur les types de solutions qui pourraient être mises en place, en précisant les procédures qu’il faudrait mettre en place, discuter les incertitudes et faire des paris sur les moyens qui permettraient de les lever…
6. Comment étudier les controverses ?
L’entrée dans la controverse peut être un article d’opinion paru dans un quotidien, qui conduit à la littérature spécialisée ; inversement il peut s’agir d’un article scientifique portant sur un sujet pointu, apparemment très isolé, qui conduira finalement à la découverte de ses impacts multiples sur un réseau plus large (autres disciplines scientifiques, public, etc.). Ce qui importe est d’identifier le réseau des acteurs, la façon dont il s’organise et évolue. De la même façon, il est essentiel de dégager les problématiques particulières, les différents points autour desquels se noue et se dénoue la controverse, autour desquels convergent et divergent les divers acteurs. La description d’une controverse, objet complexe, nécessite de la mettre à plat, de la détailler, de la « disséquer », pour accéder à son cœur et établir sa cartographie.
Exemple du dépistage du cancer du sein : Question initiale globale « Faut-il maintenir le dépistage organisé du cancer du sein en France ? ». Diverses questions sont débattues à l’intérieur de cette question globale dont la réponse ne se résume pas à oui ou non. Exemples de sous-questions : le dépistage du sein réduit-il la mortalité par cancer du sein ? Une partie des arguments tient dans des questions de méthodologie scientifique des études présentant des résultats sur ce point (caractéristiques des populations de femmes étudiées, critères d’évaluation, méthodologie statistique, etc.). Il ouvre sur un autre point : si diminution il y a, est-elle bien liée à la pratique du dépistage ou plutôt à d’autres facteurs (mode de vie, traitements, etc.) ? Le dépistage n’induit-il pas par lui-même des cancers (radio-induits par la mammographie) ? Existe-t-il des méthodes de dépistage qui permettent de réduire l’irradiation ou encore la proportion de faux-positifs (par exemple diagnostic de cancer à la radiographie non confirmé par l’analyse anatomopathologique après intervention chirurgicale) ? Si l’on maintient le dépistage, pour quelle classe d’âge doit-on le faire ? Les moyens attribués au dépistage ne seraient-ils pas plus utilement employés à d’autres procédures médicales ? etc. Les acteurs sont divers : scientifiques divergeant notamment sur la question de l’imputabilité au dépistage de la diminution de la mortalité, cancérologues, radiologues, associations en faveur du dépistage ou au contraire dubitatives quant à ses effets sur les femmes concernées, institut national du cancer, haute autorité de santé, ministère de la santé, etc.
Pour mener à bien la description de la controverse, plusieurs tâches sont indispensables :
- Recueil et analyse d’amples corpus de données en veillant à la diversité des sources (entretiens avec les acteurs, forums de discussion, blogs, sites web institutionnels ou associatifs, presse généraliste, professionnelle ou spécialisée) ;
- Identification des problématiques spécifiques (les points qui font controverse) et des acteurs mobilisés ;
- Description de la dynamique de la controverse : la manière de définir le problème évolue, les enjeux se transforment, les acteurs évoluent (dans leur argumentation, dans leurs « alliances », entrée de nouveaux acteurs, etc.) ;
- Restitution de l’analyse : il est important de rendre compte du travail sous une forme riche, complexe et lisible (site web), de présenter les résultats de la façon la plus synthétique et la plus dynamique possible. Cette restitution permettra de partager l’analyse avec les autres élèves, l’équipe pédagogique et, éventuellement, un plus large public (l’analyse, sauf désaccord des élèves, sera rendue accessible sur le site web des controverses).
7. Les différentes approches de l’analyse
Plusieurs pistes de travail doivent être explorées :
- Controverse au sein de la communauté des producteurs de connaissances scientifiques : sur quels fondements scientifiques s’appuient les diverses opinions ? Quels chercheurs ou ingénieurs, de quels pays, de quelles disciplines scientifiques, financés par quelles institutions ? Quelles hypothèses ou théories ? Quels types de données ? Quelles méthodes de recherche ? Liens entre les chercheurs de différentes disciplines ?
- Extension de la controverse hors du monde scientifique, relais entre les producteurs de connaissance et le monde non scientifique : sponsors, investisseurs, mandataires multiples, grand public ? Quels argumentaires, projets de recherche, voire publicité ? Articles dans les journaux professionnels, conférences de presse sur le génome humain pour lesquelles on trouve à la fois des articles dans Science magazine, dans le Wall Street Journal et dans l’Osservatore Romano, le journal du Vatican. Les connections peuvent être très hétéroclites : les alliés, porte-parole, employeurs ou opposants des chercheurs spécialisés. Chacun de ces groupes – souvent plus nombreux que les producteurs de connaissances – ont eux-mêmes des intérêts, des valeurs, des visions du monde et ils s’emparent des données en fonction de visions politiques ou même parfois anthropologiques qu’il faut reconstituer car elles donnent souvent la clef de la controverse.
- Mise en forme de la controverse : les possibilités sont variées et dépendent de la controverse ; elles sont importantes pour l’analyse car elles permettent de repérer comment la controverse est analysée par les protagonistes eux-mêmes. Campagne d’expériences organisée par une institution savante (exemple : expédition dans l’Antarctique devant arbitrer entre deux méthodes de forage sur une grande profondeur dans des conditions de froid extrême) ; campagne de presse ; débat public organisé par la commission nationale du débat public (exemple : EPR/Penly3) ; show télévisé ; panel lors d’un congrès scientifique ; mission d’information parlementaire (exemple : Médiator) ; mobilisation des citoyens (exemple : études de Que choisir sur les nitrates dans lesquelles les lecteurs devaient analyser eux-mêmes la qualité de l’eau de leur robinet et envoyer les données) ; pétition ; manifestation (exemple : manifestation scénarisée de l’association « Alliance pour la vie » devant le sénat en janvier 2011 lors de la discussion d’une proposition de loi relative à l’aide active à mourir) ; action violente (par exemple la destruction des champs d’OGM).
- Dynamique de la controverse : rendre compte des transformations de la controverse au cours du temps, en tentant d’en expliciter les raisons. Presque toujours, le contenu même de la controverse change, elle s’amplifie, s’atténue, devient publique, redevient spécialisée, tombe dans l’oubli, se métamorphose en tout autre chose ou même, cela peut arriver, elle se trouve close par quelque expérience décisive.